Joy of LoveWagmore Records – 2012 –
Parmi les innombrables chansons d’amour composées au fil des siècles, rares sont celles qui ont traversé le temps avec autant de grâce que Plaisir d’Amour. Écrit en 1784 par Jean-Pierre Claris de Florian et mis en musique par Jean-Paul-Égide Martini, ce court poème chanté est devenu l’un des airs les plus célèbres du répertoire francophone. Son premier vers — « Plaisir d’amour ne dure qu’un moment, chagrin d’amour dure toute la vie » — appartient aujourd’hui à la mémoire collective. Repris par d’innombrables interprètes, adapté dans plusieurs langues et même cité comme source d’inspiration pour certaines mélodies populaires du 20e siècle, ce chant vieux de plus de deux cents ans n’a jamais véritablement quitté les oreilles du public.
C’est donc tout naturellement que Lapinu lui consacre cet album, en le promenant dans son univers singulier peuplé de poésie, de fantaisie et d’étrangetés musicales.
Comme pour Vague à l’Âme, la pochette est l’œuvre de l’artiste Cédric Tanguy. Le visuel est extrait d’une immense composition présentée lors de l’exposition Tanguy et la biscuiterie au Lieu Unique de Nantes en 2010. À l’origine, l’affiche de Lapinu apparaît placardée sur la porte d’une baraque foraine perdue au milieu d’une vaste scène inspirée des cirques et ménageries du 19e siècle.
Le recto nous montre ainsi un étonnant théâtre de curiosités où des momies égyptiennes sont exhibées comme de simples attractions de foire. Plus loin, un cavalier écorché chevauche un cheval lui-même privé de sa peau. Ces figures anatomiques, autrefois utilisées par les académies de médecine pour l’étude du corps humain, deviennent ici les pensionnaires d’un monde forain où le savoir scientifique côtoie le merveilleux, le grotesque et l’absurde.
Le paradoxe est savoureux : ce qui repose aujourd’hui derrière les vitrines des musées se retrouve installé devant la baraque d’un homme-lapin chanteur. Peut-être est-ce là une bonne définition de l’univers de Lapinu : celui d’un écorché vif traversant un cirque surréaliste où le tragique se déguise en attraction populaire, où les fantômes côtoient les poètes, tandis que Plaisir d’Amour, mélodie patrimoniale que l’on imaginerait volontiers conservée sous le formol des institutions culturelles, retrouve ici une seconde jeunesse en devenant la bande-son d’une modeste fête foraine peuplée de curiosités, de créatures improbables et de merveilles ambulantes.

Les compagnons de route
Pour cette nouvelle aventure, Lapinu s’est entouré d’une joyeuse troupe de musiciens, poètes, choristes et complices de toutes provenances. Chacun apporte sa couleur particulière à cet album placé sous le signe de la rencontre et du métissage artistique. Parmi les invités, citons tout d’abord William Martin, alias Suggardady, qui improvise un étonnant flux poétique lors d’une rencontre avec Lapinu à Bâle. De cette collaboration spontanée naîtra Sugardaddy Sings the Rabbitman. Mentionnons également la participation de Jeremy Gluck, chanteur des Barracudas , qui offre le texte lu par Lisa sur On Tracks. Quant au poète nantais Olivier Bardoul, déjà croisé sur Vague à l’Âme, il signe ici les paroles de Écrire pour Elle.
Côté musique, Michel Pardeshi demeure le principal architecte sonore de l’album. Compositeur de la majorité des morceaux, il en assure également les parties de claviers avec son éclectisme habituel. Murielle Schreder apporte quant à elle la délicatesse de sa harpe aux différentes versions de Plaisir d’Amour, tandis qu’Olivier Lagrue enrichit plusieurs titres de sa flûte traversière, notamment Exotic Medication. Les percussions sont confiées à Alice Cogrel et Stéphane Ricordel, auxquels viennent s’ajouter Mickaël Nayel à la batterie et Fabien Annereau à la guitare sur Bonaventura.
Enfin, cet album marque une étape importante dans l’histoire de Lapinu puisqu’il inaugure la première participation d’Ølaf — connu pour ses activités au sein de Zemtrum Zombies, Tribu, Les Zouaves, Flux et bien d’autres aventures sonores — en tant qu’arrangeur et sound designer. Sa sensibilité particulière contribuera durablement à enrichir l’univers musical du French Rabbit. Les présentations étant faites, les artistes sont en place, les lumières s’éteignent doucement sous le chapiteau, l’orchestre accorde ses instruments. Mesdames et messieurs, le spectacle peut commencer…
Pour ouvrir l’album, Lapinu s’attaque à l’un des monuments de la musique exotique : Misirlu. Derrière cette mélodie universellement connue se cache un très ancien air méditerranéen dont les origines exactes demeurent mystérieuses. Grecs, Turcs, Arabes ou Arméniens en revendiquent tour à tour l’héritage. Apparue au début du 20e siècle sous forme de chanson populaire, l’œuvre traversera les frontières avant de devenir un standard repris par d’innombrables musiciens.
Bien avant que Dick Dale ne transforme Misirlu en hymne surf-rock électrique au début des sixties ( version popularisée plus tard par Pulp Fiction de Quentin Tarantino puis remise en lumière auprès du grand public par la saga Taxi ) le thème avait déjà inspiré une multitude d’interprétations.
De Martin Denny à Les Baxter, en passant par les orchestres orientalisants de l’âge d’or de l’exotica, sans oublier Dario Moreno qui en proposa une adaptation chantée devenue célèbre dans les années 1950, chacun y projeta son propre Orient imaginaire.
La version de Lapinu emprunte une voie plus étrange encore. Arrangée par Ølaf et interprétée à l’orgue, elle puise largement dans l’univers de Korla Pandit. Les nappes électroniques, l’arpégiateur lancinant et les textures mouvantes évoquent un vieux limonaire cosmique perdu entre fête foraine et palais des Mille et Une Nuits. Peu à peu, des rythmes hypnotiques s’installent tandis que surgissent des sonorités insolites, jusqu’au barrissement d’un éléphant entraînant cette roulotte onirique vers un Extrême-Orient fantasmagorique. Une invitation au voyage, quelque part entre orient rêvé, psychédélisme rétro et cinéma imaginaire.





