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Bonaventura mini-sinfonia

Chantons la vieille France au temps des robots

Il était une fois des chansons qu’on chantait à la veillée… Aujourd’hui, elles reviennent… mais avec quelques volts dans les sabots ! Dans cet album illustré, Lapinu ressuscite de vieux airs, les habille d’électro en mode Dark Wave, et les confie à des machines qui rêvent peut-être encore de terroir. Entre parchemin et pixels, on y tourne les pages autant qu’on clique sur “PLAY”. Un livre de chants, publié aux éditions Trébuchet, en conserve les paroles et les mélodies, comme à l’époque de nos grands-parents, pour que les voix d’aujourd’hui s’en emparent à leur tour. Car ici, les chansons ne dorment pas dans un disque : elles vivent sous forme d’hallucination temporelle cohérente, quelque part entre tradition et algorithme. Et pendant que les refrains d’autrefois rencontrent des images nées d’une collaboration assumée avec des IA, le dialogue qui s’installe rejoue l’antique pouvoir de l’enchantement, sous forme codée.

Un quart de siècle s’est écoulé depuis sa première apparition publique, et c’est en lapin de Pâques punk et déjanté qu’il revient chargé de friandises à la saveur aigre-douce. Artiste atypique de la région nantaise, Lapinu propose bien plus qu’un simple retour aux sources : un véritable reboost des airs d’antan, propulsés dans un univers sonore pétrie de musique électronique.

De la dark wave à la synthwave, en passant par des élans d’eurodance et des pulsations techno hardcore, l’identité folklorique de ces mélodies n’est point entachée par les multiples couches de textures, de compressions parallèles et de saturation harmoniques qui les classent dans la catégorie Chanson TradCore (pour reprendre un néologisme popularisé par Ølaf, notre Magister musicae, et son groupe Hironan). 

Bonaventura mini-sinfonia cover verso

Fidèle à ses explorations passées, l’ensemble conserve les accents psychédéliques qui font la signature du French singing rabbit, un trip entre transe et rêverie.

Autour de lui, une constellation de complices de longue date : Michel Pardeshi, artisan essentiel de l’adaptation musicale, dont le talent façonne des ponts subtils entre tradition et modernité ; Ølaf, maître du sound design, aussi précis qu’habité de forces qui nous dépassent ; Zefcore, injectant des rythmes techno hardcore à la fois bruts et organiques ; et la voix d’Émilie Friess, authentique et incarnée, qui redonne chair à ces mélodies anciennes. Tous ont mêlé leurs talents pour donner vie à cette œuvre singulière avec le même amour dont nos ancêtres enveloppaient leurs histoires.

En guise de préliminaires, À la claire fontaine traverse le mur du son sans perdre la limpidité de sa source. Darkwave pastorale aux reflets cold-synth, le métal ancien reçoit une trempe nouvelle : nappes synthétiques discrètes, souffle crépusculaire et tension retenue transforment la romance populaire en incantation mélancolique. La chanson quitte ainsi le domaine des comptines dociles pour retrouver sa charge émotionnelle première. « Il y a longtemps que je t’aime » n’y sonne plus comme un souvenir patrimonial mais comme une formule transmise à travers les siècles. L’opération relève moins de la reprise que de la transmutation : une eau claire où les machines ont dissous quelques sels mémoriels de romantisme spectral.

ornement deux roses

Romance synthétique aux alliages minimal wave et féerie nocturne, Aux marches du palais abandonne ici les sabots de la tradition sage pour revêtir une étoffe plus trouble. Michel Pardeshi a préservé la charpente mélodique du chant populaire tout en la passant dans un bain de synthèse délicatement dosé, où la douceur amoureuse se charge d’une gravité discrète. Les pervenches demeurent au bord du lit, mais le palais semble désormais gardé par quelques automates rêveurs, néanmoins animés par la puissance des sons de Zefcore.

Ballade ducale aux alliages dark folk et coldwave armoricaine, C’était Anne de Bretagne quitte ici les ors figés de l’histoire scolaire pour retrouver le souffle des landes et des chroniques anciennes. Cette complainte, forgée comme une bannière battue par les vents d’Armor, demeure ancrée dans la trame populaire, mais les synthétiseurs y déposent une patine sombre, presque minérale. La chanson avance avec la gravité d’un cortège ducal traversant quelque brume de granit et d’ajonc. Entre mémoire bretonne et enchantement électrique, on croit entendre une gwerz sorti du laboratoire de Maître Albert le Grand, là où de vieux parchemins dialoguent sans querelle avec les machines du temps présent.

Electro-folk boréal aux reflets dark cabaret et mystique forestière, V’la l’bon vent conserve l’élan populaire du chant tout en le trempant dans une matière plus nocturne, où les synthétiseurs soufflent comme un vent froid sous les ramures, quelque part entre mémoire québécoise et forêt enchantée. La chanson évoque moins la simple marche des voyageurs que la traversée d’un territoire habité, peuplé d’ombres familières et d’esprits sylvestres.

Folk-électro aux braises industrielles et paganisme ligérien, La danse du forgeron réveille ici l’esprit des Namnètes, des brumes du lac de Grand-Lieu et des sentiers qui relient le château de Vair au Mont-Glonne. Les synthétiseurs y soufflent comme dans les forges lacustres tandis que la cadence du chant confine aux rites chamaniques dédiés aux élémentaux. On imagine volontiers cet hymne résonner entre la chapelle Gauvain et Saint-Jean-de-Boiseau, là où le son des vieux marteaux ondulent dans l’eau noire et les légendes dorées. Plus qu’une simple ronde, La danse du forgeron est une opération de métallurgie magique où folklore et électro-indus partagent la même enclume.

Chant de gabier aux alliages électro-marins, Jean-François de Nantes appareille ici entre les tavernes du Bouffay et les quais du vieux port, porté par une houle électronique qui conserve toute la verdeur du chant de gabier. La cadence de cette complainte maritime demeure populaire, mais les synthétiseurs y tendent des cordages plus sombres et des voiles de mélancolie saline. Ce dark shanty ligérien conserve le roulis du pont et la gouaille des marins du 18e siècle, comme si quelque Fringante fantômatique venait jeter l’ancre dans les eaux troubles du port nantais.

Ballade de contrebande aux alliages dark folk, La complainte de Mandrin quitte ici le folklore d’apparat pour retrouver la hardiesse des contrebandiers. Les synthétiseurs servent moins d’ornement que de poudre noire discrètement tassée dans la charge. La chanson conserve ainsi le souffle d’une équipée menée sabre court et bourse légère. Loin de l’oraison funèbre habituelle, cette cavalcade dauphinoise drôle et cruelle inspire à la joie et à la liesse populaire sur fond d’euro-dance de contrebande.

Rock carcéral aux alliages dark techno et romantisme pénitentiaire, Dans les prisons de Nantes retrouve ici l’ombre des cachots du Bouffay où la mémoire des murailles garde le bruits des chaînes et les soupirs des espoirs de grâce. L’adaptation de Michel Pardeshi insiste sur la gravité de l’ambiance carcéral avec des accords plaqués aussi francs qu’une porte blindée fermée brutalement. Dans les couloirs de la prison nantaise, une guitare électrique au nerf franchement rock dialogue avec la techno dark wave aux accents Trad-core.

Ballade navale aux alliages steamwave et mélancolie impériale, Brave marin évoque les campagnes du 19ᵉ siècle où la vapeur commence à partager l’horizon avec la voile des vieux gréements. La cadence populaire demeure, mais les textures électroniques y déposent un roulis grave et une fatigue salée de retour de guerre. Le morceau navigue dans le sillage du Napoléon, ce vaisseau mêlant voiles et puissance mécanique, symbole d’un monde maritime en pleine mutation. On y entend moins la gloire des combats que le ressac intérieur du matelot débarqué, sa mémoire chargée de poudre, d’embruns et de silhouettes perdues derrière les fumées du large.

Chant de bivouac aux alliages steamfolk et mémoire des gueules cassées, Rosalie avance ici baïonnette au canon et refrain aux lèvres, portée par cette ferveur ambiguë des vieux chants de campagne. Conservant l’élan martial popularisé par Théodore Botrel, ce chant des casernes dialogue avec les ombres laissées par les conflits. La célèbre Rosalie, d’abord lame fidèle et presque galante compagne des fantassins, devient peu à peu figure double : arme de gloire autant que femme fatale promise aux noces tragiques de la guerre. Les synthétiseurs et la pulsation transmutent ainsi le chant guerrier en chanson de souvenir. 

Mais ce projet ne s’arrête pas à la musique sonnante, il se matérialise sous la forme d’un carnet de chants trébuchant. Témoin d’une époque où la musique se transmettait autant à l’oral qu’en langage codée (la partition musicale), le carnet de chants nous apparaît aujourd’hui désuet, presque anachronique, sauf qu’ici, chaque page dialogue avec un autre médium : l’IA générative, dernier avatar d’une notation codée devenu partition du visible. Les illustrations replongent les chansons dans leur contexte historique en convoquant des styles picturaux que le regard contemporain avait presque oubliés. L’usage assumé des intelligences artificielles permet de toucher du doigt l’excellence des anciens dont les codes esthétiques ont été assimilés, puis ré-encodés dans de nouvelles grammaires algorithmiques.

Chantons la vieille France au temps des robots

En flashant le portail de téléportation graphique, vulgairement nommé QR code, les illustrations prennent vie dans des animations d’un nouveau type, qui ne sont ni du cinéma, ni de la vidéo, et dont l’appellation reste encore à définir. Pour l’heure, nous avons baptisé cette nouvelle forme de cinématographie :

Hallucination temporelle cohérente

N’est-ce pas charmant, et si bien approprié à l’univers du lapin ligérien ?

Les esprits taquins diront qu’il ne s’agit que d’animation générative par IA. Pas très glamour. D’autres parleront de vidéo générée par IA. Évocateur, mais incorrect. Ici, point de captation du réel, ni de lumière qui, en se muant en signal électrique, impressionne une bande magnétique. Une synthèse audiovisuelle par modèles génératifs ? Un processus mathématique et algorithmique ? Un média synthétique et computationnel ? Comment qualifier ce qui constitue désormais une mutation ontologique de l’image ?

De nombreux chercheurs comme Geoffrey Hinton, Yann LeCun, Sam Altman ont parlé d’hallucination pour décrire ces productions détachées de tout référentiel réel, et ce, avec une connotation critique, voire péjorative. Le terme désignait en effet certaines défaillances des modèles génératifs : apparitions de formes incohérentes, anomalies anatomiques, objets impossibles ; mais aussi, dans le domaine textuel, l’invention d’informations présentées comme vraies (y compris lorsqu’il s’agit de décrire des faits historiques, scientifiques ou d’actualité). Cela est fâcheux. Sauf que nombre d’artistes se sont engouffrés dans cette brèche.

Séance de rêve éveillé chez les surréalistes en 1924

À la manière des expérimentations des artistes du début du 20e siècle, où la main se laissait guider par des forces obscures dans des cadavres exquis ou des créations sous substances psychotropes (et autres états de conscience modifiée), les modèles génératifs produisent aujourd’hui des mondes qui semblent émerger d’un espace intermédiaire, entre calcul et imaginaire spontané. Les surréalistes auraient-ils adoré l’IA ? Difficile à évaluer, mais force est de constater que les premières images générées par les bots furent surréalistes, et depuis, ces machines qui rêvent ne cessent de déverser sur la toile un flot quasi-continu de surréalisme high-tech, à la façon d’une usine d’Art à la chaîne, comme jadis la Factory d’Andy Warhol. Serions-nous dans l’ère du post-pop-surréalisme ?

Quel bond vertigineux depuis le jour où, vers 1916, dans un lycée de Nantes transformé en hôpital de guerre, André Breton, alors interne en médecine, rencontre un soldat blessé du nom de Jacques Vaché. Ce dernier, esprit insaisissable, ironique et provocateur, et surtout anti-art (art officiel, cela va sans dire), développe une attitude qu’il nomme « l’Umour » sans H, un sabotage des normes qui trouvera son écho du coté de Zurich avec l’explosion du mouvement Dada. Mais là où Dada détruit les codes et s’éteint comme un feu de paille, le mouvement surréaliste, qui naît de la rencontre improbable entre un étudiant en psychiatrie et un marginal en stress post-traumatique, cristallise cette brèche, avec son manifeste de 1924, et initie une véritable exploration de l’imaginaire qui ne cessa de croître. Tout ces braves gens imaginaient-il que 100 ans plus tard, une esthétique du rêve envahirait le monde via des entités sans âmes ?

Jean-François de Nantes, désœuvré sur son lit d’hôpital, apparaît ici comme un fragment d’Histoire recomposé par l’intelligence artificielle. Entre mémoire synthétique et rêverie rétrofuturiste, cette vision semble faire écho au destin de Jacques Vaché, autre Nantais halluciné par la guerre, dont l’ironie désabusée alluma jadis l’une des premières étincelles du surréalisme.

L’IA fonctionne effectivement comme un cerveau qui imagine. Elle mélange des souvenirs (les données conservées par les serveurs en surchauffe), elle construit des scènes qui ressemblent au réel, elle produit du cohérent éphémère. Comme dans un rêve, elle peuple des mondes impossibles de sujets hybrides aux formes instables et ce, dans une métamorphose permanente. Elle échappe parfois à la volonté du prompteur qui, tel le rêveur à demi-conscient, tente d’exercer un contrôle sur son propre rêve.

Vue furtivement, l’image générée peut d’ailleurs se révéler saisissante de beauté et d’évidence. Pourtant, lorsqu’on s’y attarde, les détails deviennent souvent aberrants : perspectives impossibles, architectures illogiques, anatomies hésitantes, objets mutants ou fragments de réalité discrètement détraqués. Mais comme dans certains songes particulièrement convaincants, l’ensemble demeure étrangement crédible. L’œil accepte alors l’impossible avant même que l’esprit n’ait eu le temps d’en mesurer l’absurdité. Ce qui rend ces hallucinations temporellement cohérentes aussi belles qu’inquiétantes, à l’image de la vie elle-même.

Tout naturellement, en rejeton du surréalisme, Lapinu tente d’apprivoiser ces créatures dans ses hallucinations néo-cinématographiques dont les imperfections évoquent les premiers émerveillements du cinéma : les trucages artisanaux de Georges Méliès, les illusions fragiles de la lanterne magique et ses images d’Épinal au charme suranné. On pense également aux arts modestes et singuliers (figures de carnaval, marionnettes, caricatures) longtemps relégués au rang de sous-art et que la patine du temps à hissé au rang de témoins de leurs époques.

Ce nouvel opus s’inscrit dans cette filiation : les productions générées par IA ne sont pas si éloignées des arts populaires d’hier et d’aujourd’hui, tant graphiques que textuels. Un art en devenir, imparfait, parfois plat et ennuyant, d’autres fois, effrayant et dérangeant, mais souvent touchant, voir vibrant. Le medium est quelquefois indiscipliné et, à l’insu du prompteur, produit des formes improbables ou s’éloigne peu ou prou de la référence stylistique. Ces hésitations sont pleinement assumées, et sont même tolérées tant qu’elles restes digestes et qu’elles accompagnent la danse des formes en mouvement.

Le Napoléon, bateau à voile et à vapeur, s’anime dans Brave Marin.

Ces chansons du passé, tombée par ailleurs depuis belle lurette dans le domaine public, sont accessibles à tous. Une manière de répondre aux débats sur les droits d’auteur. Si les IA pillent les esthétiques du passé, au grand damne des vendeurs d’images historiques et patrimoniales, autant que ces productions soient offertes (tendance assez généralisé dans le monde de l’audiovisuel). Le carnet de chants reste échangeable contre quelques deniers, mais la musique et ses clips hallucinatoires sont disponibles sur youtube, pour une période indéfini, tant que la plateforme existera. Les internautes sont invité à venir danser, et même à s’éclater, sur ces pièces d’histoires remastérisées. Les plus studieux trouveront matière à plonger dans l’esprit de ces époques révolues où la frontière entre mythe et histoire s’efface au fur et à mesure que l’on avance vers un futur tout aussi fantasmatique.

L’ouvrage est dédié à notre illustre concitoyen, le barde Mab Ankenis, alias Jacques Pohier, qui réalisa en son temps de fameux carnets de chants. La postface de notre livre lui consacre quelques lignes, comme à son amitié avec le poète breton Théodore Botrel. Celui-ci offrit en épigraphe d’Armor, un poème épique écrit, composé et illustré par Pohier, ces quelques vers :

« Chantez ! chantons ! la Vie est brève
Les Espoirs sont menteurs !
Bercez, berçons au fil du Rêve
Les Âmes et les Cœurs ! »

Cartes extraites des 52 figures de  Ar «Pennou Breton» par Jac. Pohier

V’la l’bon vent, v’la l’joli vent, V’la l’bon vent ma mie m’appelle, V’la l’bon vent, v’la l’joli vent, V’la l’bon vent ma mie m’attend…